28th Feb2012

Simon attend [partie 2]

par Nancy

Nous sommes toujours en silence parce que nous n’avons pas besoin de nous parler sans arrêt. La présence de l’autre, son regard qui nous bouffe comme on mange une brioche à la cannelle, chaude, avec juste assez de glaçage, son épaule qui frôle la nôtre quand nous perdons un peu pied, nous suffit. Le regard des autres nous importe peu, notre couple est beau dans nos yeux et ce bonheur est si facile que j’ai peine à y croire.

À vrai dire, nous sommes silencieux parce qu’il est fâché contre moi. Comme nous sommes civilisés, nous avons crié nos mots dans la maison pour ne pas qu’ils volent de leurs propres ailes. Des mots en liberté, ça peut se ramasser en gang et changer complètement de sens. Entre les quatre murs de notre nid, ils se sont butés les uns aux autres et, assommés, sont tombés au sol. Et là, en marchant, mon Gars-aux-Carreaux repense aux mots comateux qui choient sur notre plancher flottant. Je garde le silence parce que nous arrivons bientôt chez ses parents et que ce n’est pas le temps d’en remettre.

L’arrêt au feu rouge de la rue Christophe-Colomb nous inspire à découvrir des contrées lointaines. Quart de tour de ma tête. Quart de tour de la sienne. Il est plus que cute. Il a des joues qui piqueraient si je m’y collais pour vrai de vrai. Ses yeux n’ont pas une couleur à décrire avec bien des métaphores, mais son regard s’enligne vers mon nombril, en passant par l’intérieur de mes pupilles et en suivant la trajectoire jusqu’en bas. Je passe au rayon X d’une couleur pas de couleur. Ça me fait une petite musique dans le ventre, mais une musique inaudible, une musique qui se ressent. Une musique que je ne connais pas.

J’aurais dû tourner à droite, vers le parc. Simon m’attend.

Nos pas s’emboitent naturellement. J’ai envie de lui prendre la main, d’emmêler mes doigts dans les siens, pour faire comme si. Je veux qu’il me prenne par la taille et me fasse tourner comme dans un cliché pour que j’oublie tout ce qui est lourd et compliqué. À la place, je change ma bouteille main.

J’aimerais qu’il me trouve belle parce que son pas, réglé au mien, m’apaise. Je sais que je suis jolie pour mon Gars-aux-Carreaux parce qu’il me l’a dit quand je descendais les escaliers pour aller le rejoindre sur le trottoir. Il m’a dit « T’es encore plus belle quand l’automne arrive » et j’ai ri parce que je ris tout le temps de toute façon.

Je suis enceinte, au coin de Fabre, mais nous ne sommes pas au courant.

[ Troisième et dernière partie en ligne mardi le 6 mars]

Pour relire la partie 1

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Source image: http://weheartit.com/entry/17313286

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