Chronique Canal M – Changer d’oreilles
J’ai récemment passé un week-end entier avec des adolescentes de 16 ans. Des petits bouts de femmes articulées et fonceuses qui ont une opinion sur plusieurs sujets d’actualité, questionnent certaines politiques gouvernementales, tente de se positionner devant des enjeux de société. Elles deviendront, j’en suis certaine, de belles femmes accomplies dans quelques années.
Si elles peuvent poser un jugement sur l’environnement ou se questionner sur l’avortement, elles sont, en ce qui concerne les relations hommes-femmes et la sexualité, dans le noir foncé. Mais dans le très, très foncé.
Elles sont dans ce moment de l’adolescence où hormones et sentiments s’amalgament en elles sans qu’elles aient le moindre mot à dire. Elles tombent amoureuses et tombent de désir. Il est troublant de voir qu’encore aujourd’hui, on peut mélanger les deux.
Tour à tour, elles m’ont posé des questions, voulant s’assurer qu’elles étaient bien normales, qu’elles n’allaient pas gaffer avec leur prétendant, qu’elles étaient au courant. J’ai reçu ces questions sans juger en répondant calmement que non, un examen gynécologique, ce n’est pas génial et que oui, on peut traîner des condoms dans son sac même si on est une fille.
Ai-je précisé que c’était la première fois que je rencontrais ces demoiselles et que les questions se sont mises à jaillir que 7 ou 8 heures après nos présentations ?
J’ai donc écouté et répondu au meilleur de ma connaissance. Donner des conseils et des exemples précis. J’ai aussi levé le ton. Fort. En tapant du pied, même. J’ai pris ma maigre expérience de femme et je m’en suis fait un cheval de bataille.
« Tu ne comprends pas, si je ne couche pas avec lui bientôt, il va me laisser. Si je couche avec lui bientôt, il va m’aimer plus ».
Non.
Non.
Les filles, non.
Elles ont 16 ans et sont plus avancées sexuellement que plusieurs de ma génération. Elles ont fait des trucs qui, quand j’avais moi-même 16 ans, n’auraient jamais traversé mon esprit. Malgré leurs expériences, la fameuse première fois leur semble encore comme la fin du monde. Il y a, malgré tout, des choses qui ne changent pas.
C’est là que j’ai compris.
Ces belles filles intelligentes et articulées ont reçu leur éducation sexuelle par Internet et Occupation Double. Pour elles, on vise rapidement les rapprochements, on marque des points quand on se déshabille un peu, on devient un coup de cœur quand on expérimente contre son gré. Pour ces belles filles fonceuses et fières, l’amour passe par le sexe et non par l’amour lui-même. Jamais elles ne m’ont posé des questions concernant « faire l’amour ». Elles m’ont posé des questions sur l’acte, avec des termes crus, directs, vulgaires, le tout avec une innocence déstabilisante compte tenu des termes choisis. Les mots utilisés sont violents, mais la peur et le doute le sont tout autant.
À toutes les belles filles fortes et brillantes, je le répète : perdre vos vêtements ne vous fera pas gagner l’amour. Dire oui quand votre corps et votre cœur disent non ne vous assurera en rien le bonheur. Vous entendrez beaucoup d’arguments au cours de votre vie pour vous convaincre de laisser glisser une main sous votre robe; aucun d’entre eux n’a le poids du respect que vous méritez.
Occupation Double, ce n’est pas la vraie vie. La vraie vie, c’est moins planifié et beaucoup plus le fun !
L’adolescence est une sale période. On l’entend depuis les dernières semaines avec le triste drame de Marjorie. De partout fusent les idées de stratégies, les « il faut que ça cesse » et les « on passe tous par là, du calme ». Au-delà des plans d’interventions, je pense qu’il faut commencer par écouter la jeunesse et leur offrir une oreille attentive dans un espace de non-jugement. Si 8 complètes inconnues se sont tournées vers moi pour poser leurs questions les plus intimes, pour étaler leurs peurs les plus profondes, c’est que les oreilles n’étaient pas disponibles en vrac dans leur entourage.
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[...] Nancy Bélanger Pilon, pigiste et blogueuse présente son billet : Changer d’oreilles. Pour écouter le billet. Pour lire le billet. [...]