Êtes-vous une “je t’aime” slut ?
« Ok, toi, t’as vraiment pas le je t’aime facile, hein ? Tu dois te le faire extirper du gosier à coups de forceps ? »
Je l’avoue, mon je t’aime est bien à l’abri, conservé dans un conteneur. Je ne le sème pas à tous vents… pas ce je t’aime là, en tout cas. Pour les autres je t’aime, à mes parents, à mes amis, à Bradley Cooper, je suis une véritable Je t’aime slut. J’en déverse des cargaisons; je crois qu’on ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’ils sont un peu comme notre petite maison.
Quant à l’autre, à l’ultime je t’aime, à celui qu’on ne sait pas quand dire – comment le dire – s’il faut le dire – je le garde jalousement, jusqu’à ce que mon sentiment soit indéniable. Encore faut-il croire que c’est le bon sentiment, la bonne émotion, la réaction chimique parfaite qui fait que oui, finalement, c’est bien de l’amour qu’on ressent et non de la tendresse, de l’attachement, de l’amitié, de l’attirance, du désir… En même temps, n’est-ce pas un peu tout ça, l’amour avec une majuscule ? Pourquoi dire je t’aime au lieu de « j’en pince pour toi », « tu me plais », « je te kiffe »… Bon, ok. « J’en pince pour toi », c’est un peu étrange. Probablement que j’aurais le plus long fou rire au monde après m’être fait dire ça (autre preuve de ma mésadaptation affective).
Pourquoi je t’aime ? Et pourquoi le dire ? Et quand le dire ?
Le je t’aime fait peur. Franchement. À celui qui le dit autant qu’à celui qui le reçoit. Oui, c’est vrai, des fois, it feels so right de le dire, et c’est facile, doux, bon, parfait. Des papillons, des étoiles pis toute. Mais la seconde avant de le dire, quand on inspire pour replacer ses idées, pour mettre les mots dans le bon ordre, pour être certain de dire ce qu’on veut dire et non une version en onomatopées, à cette seconde, bonjour la panique. Qui ne serait pas terrifié de dire à quelqu’un : « Voici mon cœur. Maintenant, devant toi, je suis complètement vulnérable. Tu possèdes toutes les armes pour pouvoir m’estropier. Essaie de ne pas faire trop de dégâts, s’te plaît. Love, moi xx ». Je sais, je rends ça un peu dramatique alors que ce devrait être un moment tendre et magique. C’est moi ça, si y’a pas de drame, y’a pas de plaisir.
Recevoir le je t’aime, même si, ultimement, ça transporte, ce n’est pas une partie de plaisir non plus. Premièrement, il faut être prêt à le recevoir. Au baseball, si on te lance la balle et que tu ne t’en attends pas, ça se peut qu’elle aboutisse sur ton front. Et une balle de baseball lancée à haute vélocité qui te ramasse la fiole, ça amène son lot de commotions. Un je t’aime reçu à l’aveuglette engendre le même genre de réaction-choc. Il y a, en plus, toute la notion de réciprocité; est-ce un je t’aime uni ou bi latéral ? Ce n’est pas plus cool de dire je t’aime à quelqu’un qui ne ressent pas la même chose que soi que d’être la personne qui doit dire « S’cuse, dude, mais moi, eum, ben, non ». Oui, on pourrait utiliser d’autres mots, surtout une formulation plus délicate pour décliner cette offre d’amour. Croyez-moi, en tant que malhabile en chef, ça sort souvent tout croche.
Je reviens donc à ma question initiale (une des) : Pourquoi le dire ? Parce qu’en tant que seule espèce ne naissant pas avec le gène du « y’a un danger ici, il faut que j’me jet au pc », à l’instant où on voit une situation qui peut faire couiner ses ouïes, on se garoche dedans. Il est grand le mystère de l’être humain.
Nonobstant le danger imminent, il faut tout de même choisir son moment. Parce qu’on est bon là dedans, attendre le bon moment. Sans dire qu’il y a une marche à suivre précise dans cette version moins Med. School de la chirurgie à cœur ouvert, je pense qu’il y a, n’empêche, des moments où on devrait garder notre je t’aime pour soi. Après le sexe, par exemple. On ne dit pas le premier je t’aime après une partie de jambes en l’air. C’est une question d’hormones et de vue embrouillée. Il me semble avoir lu quelque part que pour les filles, le brouillard est encore plus épais, comme si on avait le cœur entre les cuisses. Un orgasme, ce n’est pas de l’amour. Si ce l’était, je connais des gens qui seraient en amour avec plusieurs, plusieurs, PLUSIEURS personnes. Et d’autres qui voudraient se marier avec des gadgets électroniques. Non au je t’aime post-coïtal.
Quand alors ? Allez donc savoir ! En suivant la logique, on passera tous par le processus en quatre étapes. Il y aura, au départ, le moment où on va penser qu’on ressent de l’amour. Ensuite, la seconde où, on le sait que c’est de l’amour et où, sorti de nulle part, les mots je, t, et aime vont poppé silencieusement dans la tête. La clé ici, c’est la partie silencieuse. On est amoureux, mais on n’est pas encore prêt à l’assumer.
Plus tard (durée variable selon son niveau de fucked-upitude), viendra l’instant où on voudra le dire. Ça amène généralement le même feeling qu’avoir 16 ans, composer le numéro de téléphone de son prospect mais raccrocher après la première sonnerie. Vous savez, la face qui se crispe, les lèvres qui se pincent, la tête qui se fend sur le mur… Même affaire.
L’affaire avec le je t’aime, c’est que plus on le garde pour soi, plus il prend de l’expansion. Plus il devient important en superficie. Arrive un moment où on ne peut plus le mesurer du bout des doigts, où le matériel d’arpentage devient nécessaire. C’est alors qu’il sort, c’est l’étape 4. Il tombe de la bouche. Même si on voulait l’attraper au vol et le ravaler, il est trop tard. C’est le saut de l’ange.
Je ne suis pas une je t’aime slut. Mon je t’aime est senti, vrai et peut-être over-réfléchi. Mais il sort toujours au moment où je le pense bien cadenassé. J’ai le je t’aime déluré.
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