L’enveloppe
Amandine aime bien recevoir du courrier qui n’est pas pré-affranchi et dont l’enveloppe ne porte pas les couleurs d’une entreprise quelconque. Elle aime encore mieux le contenu de ces enveloppes en autant qu’elles ne contiennent pas un faux prêt de 5000$ ou une offre de carte de crédit à taux d’intérêt si bas qu’il est impossible de s’en passer. En revanche, elle n’arrive pas à déterminer si elle aime ou nonl’enveloppe qui repose sur la table, devant elle, seule à côté de la pile couleur papier kraft qui jubile déjà des sommes qu’elle s’apprête à soutirée à Amandine.
L’enveloppe mystérieuse n’affiche aucune adresse de retour et on peut difficilement déchiffrer sa provenance puisque l’étampe de la poste semble avoir glissé sur le papier crème. Cependant, l’écriture nerveuse, penchée vers la gauche même si elle provient d’une main droite (aucun frottement d’encre typiquement gaucher n’est apparent), vient tirer sur certains souvenirs d’Amandine, souvenirs qui sont bien rangés dans une petite boîte scellée et dont la réouverture est fortement déconseillée.
Assise à sa table, le pied gauche sous les fesses, le pied droit qui se balancet, elle décachette l’enveloppe en tentant de respirer calmement. Elle déplie le feuille qui s’y cache, ferme les yeux et se dit en les ré-ouvrant qu’elle doit lire tous les mots qui y sont écrits et non sauter directement à la fin pour y lire la signature.
Il m’arrive, parfois, d’avoir la pensée folle que nous existons, dans une sorte d’univers parallèle; un endroit qui nous est offert à un moment précis de notre vie, une seconde décisive qui fait que l’on va à gauche, ou à droite. J’imagine que présentement, nous vivons nos vies à gauche, toi là-bas et moi ici mais, qu’à droite, nous vivons complètement autre chose, suite à la décision prise lors de la seconde charnière.
À droite, je suis toujours bon enfant, heureux et jovial et j’appelle ma mère régulièrement. Je mange mes légumes verts et je bois moins de bière, je passe l’aspirateur dans les craques du divan et je ne laisse pas traîner mes bas. Je suis capable d’entretenir une conversation de plus de 5 minutes sans parler de température, de hausse de tarif ou de hockey et je lis, des fois, autre chose que des derrière de boîtes de céréales.
Mis à part ces bonnes habitudes de vie, il y a autre chose qui me plaît dans cette vie parallèle. Dans cette vie parallèle, tu es là, tout sourire. Puisque c’est dans ma tête, tu es très souvent dans la lumière du jour et très souvent les épaules nues (ok, tu es souvent nue, mais ce n’est pas mon point). Tu ries comme une enfant. Tu es belle, comme dans mon souvenir et j’ai les mains moites juste à y penser.
Mon moment favori, c’est quand je te vois dans cette grosse chaise tressée, accrochée au plafond, tenir dans tes bras un mini-humain qui a tes yeux. Il n’a pas de cheveux, pas de dents mais tu le regardes comme si c’était un chef-d’oeuvre.
À droite, on réussi encore à s’aimer malgré mes cris et les assiettes que tu as lancé par la fenêtre (assiettes qui ont assommés le chien du voisin, mais je ne te l’ai jamais dit). Je ne t’ai pas regardé partir et je ne me suis pas réfugié dans l’entre-jambe d’une douzaine de filles.
J’aime ma vie à gauche. Pour vrai. Mais aujourd’hui, hier, et avant-hier, sans raison, j’ai juste envie d’être à droite.
Amandine laisse la lettre gésir sur la table avant d’enfiler une série d’action excessivement clichées: elle s’assoit dans son sofa, un pot deHäagen-Dazs au chocolat à la main, une cuillère dans l’autre et s’enfile la première série de Sex and the City en se magasinant des chaussures sur Internet.
______________________
Source image: http://www.flickr.com/photos/marcde/4358086751/