27th May2011

L’enveloppe

par Nancy

Aman­dine aime bien rece­voir du cour­rier qui n’est pas pré-affranchi et dont l’enveloppe ne porte pas les cou­leurs d’une entre­prise quel­conque. Elle aime encore mieux le contenu de ces enve­loppes en autant qu’elles ne contiennent pas un faux prêt de 5000$ ou une offre de carte de cré­dit à taux d’intérêt si bas qu’il est impos­sible de s’en pas­ser. En revanche, elle n’arrive pas à déter­mi­ner si elle aime ou nonl’enveloppe qui repose sur la table, devant elle, seule à côté de la pile cou­leur papier kraft qui jubile déjà des sommes qu’elle s’apprête à sou­ti­rée à Amandine.

L’enveloppe mys­té­rieuse  n’affiche aucune adresse de retour et on peut dif­fi­ci­le­ment déchif­frer sa  pro­ve­nance puisque l’étampe de la poste semble avoir glissé sur le papier crème. Cepen­dant, l’écriture ner­veuse, pen­chée vers la gauche même si elle pro­vient d’une main droite (aucun frot­te­ment d’encre typi­que­ment gau­cher n’est appa­rent), vient tirer sur cer­tains sou­ve­nirs d’Amandine, sou­ve­nirs qui sont bien ran­gés dans une petite boîte scel­lée et dont la réou­ver­ture est for­te­ment déconseillée.

Assise à sa table, le pied gauche sous les fesses, le pied droit qui se balan­cet, elle déca­chette l’enveloppe en ten­tant de res­pi­rer cal­me­ment. Elle déplie le feuille qui s’y cache, ferme les yeux et se dit en les ré-ouvrant qu’elle doit lire tous les mots qui y sont écrits et non sau­ter direc­te­ment à la fin pour y lire la signature.

Il m’arrive, par­fois, d’avoir la pen­sée folle que nous exis­tons, dans une sorte d’univers paral­lèle; un endroit qui nous est offert à un moment pré­cis de notre vie, une seconde déci­sive qui fait que l’on va à gauche, ou à droite. J’imagine que pré­sen­te­ment, nous vivons nos vies à gauche, toi là-bas et moi ici mais, qu’à droite, nous vivons com­plè­te­ment autre chose, suite à la déci­sion prise lors de la seconde charnière.

À droite, je suis tou­jours bon enfant, heu­reux et jovial et j’appelle ma mère régu­liè­re­ment. Je mange mes légumes verts et je bois moins de bière, je passe l’aspirateur dans les craques du divan et je ne laisse pas traî­ner mes bas. Je suis capable d’entretenir une conver­sa­tion de plus de 5 minutes sans par­ler de tem­pé­ra­ture, de hausse de tarif ou de hockey et je lis, des fois, autre chose que des der­rière de boîtes de céréales.

Mis à part ces bonnes habi­tudes de vie, il y a autre chose qui me plaît dans cette vie paral­lèle. Dans cette vie paral­lèle, tu es là, tout sou­rire. Puisque c’est dans ma tête, tu es très sou­vent dans la lumière du jour et très sou­vent les épaules nues (ok, tu es sou­vent nue, mais ce n’est pas mon point). Tu ries comme une enfant. Tu es belle, comme dans mon sou­ve­nir et j’ai les mains moites juste à y penser.

Mon moment favori, c’est quand je te vois dans cette grosse chaise tres­sée, accro­chée au pla­fond, tenir dans tes bras un mini-humain qui a tes yeux. Il n’a pas de che­veux, pas de dents mais tu le regardes comme si c’était un chef-d’oeuvre.

À droite, on réussi encore à s’aimer mal­gré mes cris et les assiettes que tu as lancé par la fenêtre (assiettes qui ont assom­més le chien du voi­sin, mais je ne te l’ai jamais dit). Je ne t’ai pas regardé par­tir et je ne me suis pas réfu­gié dans l’entre-jambe d’une dou­zaine de filles.

J’aime ma vie à gauche. Pour vrai. Mais aujourd’hui, hier, et avant-hier, sans rai­son, j’ai juste envie d’être à droite.

Aman­dine laisse la lettre gésir sur la table avant d’enfiler une série d’action exces­si­ve­ment cli­chées: elle s’assoit dans son sofa, un pot deHäagen-Dazs au cho­co­lat à la main, une cuillère dans l’autre et s’enfile la pre­mière série de Sex and the City en se maga­si­nant des chaus­sures sur Internet.

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Source image: http://www.flickr.com/photos/marcde/4358086751/

 

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