La baise
Assise dans une grosse chaise grise, l’aiguille dans le cathéter, la chimio dans le tube, Nellie débite des phrases en omettant quelques ponctuations. Elle parle parce qu’elle n’a jamais parlé; elle parle pour qu’une oreille entende. Si elle a à mourir, elle n’emportera pas tous ces secrets avec elle, y’en a marre de traîner des boulets à ses chevilles. Si c’est la vie qui l’attend, elle refuse de s’empêcher d’en profiter pour des histoires non terminées. Alors elle parle. Elle débite des phrases afin que le cancer lui sorte par la bouche.
« Contrairement à ce qui est en train de vous passer par la tête, la baise avec Jules n’a jamais été fantastique, jusqu’à devenir rare. En pratiquement 2 ans, aucun orgasme. Niet. Nul. Néant. Ou tout autre mot commençant par la lettre « N » et qui signifie iNexistant.
Comme un bon nombre de filles (je pourrais chercher les statistiques mais, sérieux, je n’en ai pas envie), j’ai déjà simulé l’orgasme. Je n’ai pas ébruité mon cas, mais je ne connais personne qui ait faker pendant tout ce temps. Ceux qui l’ont fait, levez la main…
La baise. Une baise de fille qui ne connaît pas son corps, qui n’aime pas son corps, qui ne sait pas jouir, qui ne veut pas trop. Une baise de fille de 17 ans qui a vécu sa première relation sexuelle quelques mois au paravent avec un connard qui n’a même pas été foutu de lui proposé le missionnaire comme prologue à sa vie sexuelle.
Baise pas malade avec un corps de dieu dans mon lit. Déceptions.
Jules ne m’a jamais fait jouir, ou je n’ai jamais jouie avec Jules. Peut importe le sens qu’on lui donne, le résultat est le même.
Je voyais la baise comme un moment de consécration. En fait, avec Jules, je n’ai jamais baisé, je faisais l’amour. L’AMOUR. Avec les violons pis toute. Et on se demande pourquoi je n’avais pas de fun. Chaque mouvement se rapprochait d’une vie de couple de matante. Pas trop de folies, pas d’innovations, pas de gros trip. À la limite du devoir conjugal.
Il y a bien eu des moments de plaisir, de chaleur, d’humidité… Dans les beaux débuts, on se réveillait la nuit, simultanément, comme si on partageait le même corps. Et là, sans un bruit, sans une parole, doucement, on s’aimait. À peine une respiration. Deux corps somnambules. Puis on s’endormait, sans une parole, doucement. On s’aimait.
Quelques frissons. Mais aucune extase. Mon premier orgasme m’a été donné par un collègue du cégep qui, avec sa stature squelettique, a réussi à me faire venir grâce à son os pubien proéminent qui a su stimuler mon clitoris. Ce gars était tellement maigre que je me retrouvais avec des bleus entre les cuisses après chaque épisode.
J’ai toujours été attiré par les gars bien bâtis. Maintenant, je connais les avantages des maigrichons. Tu pèses combien? 110 livres? MMmmm!
Quand on le vit pour la première fois, la vie commence… C’est ÇA le sexe… Encore! Come on! Ensuite, on se rencontre que ce gars qu’on n’aime pas, qui vous a encore endoloris les adducteurs, vient de vous donner la réponse à la question que vous vous poser : oui, le sexe, c’est bon. Et, comme un deux par quatre qui vous arrive dans le front à 90km/h, la pensée fatidique surgit : pourquoi jamais avec Jules?
Comment voulez-vous qu’une fille, normalement constituée et donc, qui aime les beaux gosses et le sexe, ne pensent pas avoir vécu son histoire qu’à demie : j’avais le beau gosse… je veux le sexe.
Avec lui, j’ai le fantasme du sexe parfait, de la baise idéale. Une heure de pur plaisir, de regards, de sueurs, de caresses (de caresses, par de petits frôlements sans vie). Une heure de « Estik que t’es belle », de beaux culs, de mouvements coordonnés. Le tout conclu par une apothéose simultanée, d’un éclat de rire, d’une claque sur une fesse et d’un sandwich au jambon. Du soleil dans les yeux, du printemps dans les cheveux. « Mmmm… le sexe c’est bon, voyez?! Moutarde ou mayonnaise?» ».
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